Georges Perec, quand le profane devient sacré

 

Les choses , un roman qui aliène volontairement son intrigue, ses dialogues et même peut on dire ses personnages.

Quand pour garnir l’Opus du mois de Décembre, mes estimés collègues de La Camisole s’entretenaient gravement de généalogies réglementaires, protocoles juridiques ou constitutions d’état civil, nous faisions le choix (moins trivial) d’apporter quelques lettres à ces élucubrations en vous présentant par Montherlant le théâtre vivant d’un grand d’Espagne et d’une existence, tendanciellement plus audacieuse que celle d’un exégète du droit administratif. Vexés d’être renvoyés à la vulgarité de leurs études juridiques, ces mêmes collègues camisolards ont voulu s’élever vers de plus nobles envolées et s’improvisent pour l’hiver catéchèses ; ils parlent de « sacré », de « profane » en visant le plafond céleste des choses de l’esprit.

Si l’insolence revient à choisir la grandeur quand tous les autres s’enfoncent dans la médiocrité, elle invite par un même mouvement à choisir la médiocrité dès que tous se piquent de grandeur. « Sacré et profane » oblige, nos digressions littéraires seront donc résolument vulgaires alors même qu’on leur demandait de révéler en 650 mots tout l’ordre cosmique de l’univers visible et invisible en opérant une savante analyse de la virgule au vers 280 de la scène 3 de l’acte I dans Phèbre. Ce mois-ci donc, nul sublime tragique, sanctuaires menacés ou dieux romanesques habitant la demeure des forêts mais toute la niaiserie quotidienne, à peine digne des pages publicité d’une mauvaise presse magazine aujourd’hui en faillite : tables en formica, lits deux places, sorties au cinéma, décoration rétro, touristes authentiques, soirées sympas… Et d’autres objets qui en garnissent un bien curieux pour qui découvre en Georges Perec et Les choses, un roman qui aliène volontairement son intrigue, ses dialogues et même peut on dire ses personnages.

Un petit couple en est l’acteur apparent. Si on ne connaît rien ou pas grandes choses de son origine, de sa psychologie ni même de ses faits.. on devient rapidement incollable sur les biens qu’il possède ou rêve de posséder. Narration oblige, quelques événements, assez minces viennent nous en convaincre  : sorties où on part acheter quelque chose, soirées vite terminées où l’on se dit bien des choses, activités aventureuses pour penser à autre chose…

Et de toutes ces choses, nous retenons surtout moult descriptions ; un luxe de détails, un trop plein d’objets submerge le quotidien bien palot de ces individus. De deux choses l’une : il y a ce dont les personnages rêvent constamment : évasions touristiques, chemises de marque, appartements spacieux ; et ce qu’il y a ce qu’ils possèdent réellement  : un mobilier fonctionnel, une décoration de mauvais goût et un domicile trop exiguë pour tout accueillir. Étouffés dans l’espace réel, ils le sont également dans celui de leur désir. Qu’ils travaillent et ils ne pourront pas jouir des maigres biens qu’ils possèdent ; qu’ils cessent de travailler et ils ne pourront plus rien posséder.

Peu de sensibilité dans l’air ; le roman est par bonheur trop court pour être répétitif. Le garçon s’appelle Jérôme, la fille se nomme Sylvie, à moins que ce ne soit l’inverse. L’auteur réussit l’exploit d’insinuer l’ennui jusque dans le patronyme. Ni personnalité, ni discours, ni quoi que soit ne les rendent attachants.

         De Natura Rerum

         Comme annoncé en introduction, Ces choses, ne sont pas tout à fait celles de l’esprit. Mais sont elles seulement celles du corps ? Trop pauvres pour en jouir, pas assez pour complètement s’en abstraire, les personnages sont les sujets bien concrets de leur présence fantasmée. A l’entrée du roman, le conditionnel dit le désir de leur possession et donc leur absence ; mais il dit aussi leur tension concrètement ressentie. Immatérielles parce que réellement absentes, elles le sont aussi par leur puissance onirique. Des toilettes au salon, elles font tout le lien par une débauche de symboles, de souvenirs, de frustrations ; toute la Mythologie que Barthes décrivit avec causticité et Perec avec froideur mais que l’on ne semble en tout les cas pouvoir écrire qu’avec cruauté.

Pour les personnages, la mythologie n’est que fantasme : ils mangent peu et boivent rarement mais imaginent constamment des pays de Cocagne et débauches gargantuesques. Ils admirent les bibliothèques élégamment ornées, les victuailles de fermes « authentiques » et ripaillent d’images et de symboles jusqu’à la lie. Les choses s’élèvent en mythes quand on n’y accède plus que par le songe. Nourritures terrestres rarement rassasiées, elles sont involontairement, maladroitement et imparfaitement célestes dès qu’elles deviennent l’unique palliatif au vide d’une existence.

Froide description d’une société qui glorifie l’enrichissement mais ne permet pas de la réaliser, ce roman ne fut pas tant l’histoire des années soixante un temps envisagée par l’auteur qu’un acte de notre tragédie contemporaine ; celle d’un drame sans tragique où les choix décisifs semblent absents ; où le sens ne se révèlent que difficilement quand les anciens plaçaient l’homme devant des conflits et dissentiments radicales. Alors que nous l’invitons aujourd’hui à « se découvrir », à « se réinviter », à intégrer un horizon de mutabilités expresses où ne surnage que l’angoisse, la frustration et le désordre de problèmes toujours traitées mais jamais résolues, le personnage formule la nostalgie d’un cosmos perdu.

En voulant recréer un « chez soi », en recherchant le symbole dans le plus banal objet de consommation, en désirant à toute force ce qu’il ne peut posséder, il trahit son besoin d’adorer, de vénérer, de conserver ou de chérir. Il imagine un ailleurs, un autre monde, une délivrance, un salut par l’acquisition de biens. Toutes ces choses que l’on use ou que l’on pensait utiliser deviennent soudainement autre chose. Des fétiches malgré elles, des totems et des tabous, des objets qui deviennent des symboles, des logis qui deviennent des sanctuaires et des grands marchés qui deviennent des cathédrales. A toute force, elles finissent par signifier quelque chose : comme la permanence du sentiment religieux en l’homme, de ses rites, de ses croyances et de sa force… Et aussi par ce petit roman sa faculté à saisir la véritable nature des choses.

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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