Un conservatisme impossible ?

Aujourd’hui sur BFM-TV, il n’y avait plus guère que le bon Philippe Bas, très transparent Président du conseil Général de la Manche pour défendre le maintien de la candidature Fillon. Peu de représentants de la droite osent encore montrer leur museau et vanter l’usage indispensable des qualités de son épouse pour la France, l’Europe et le monde. Aujourd’hui déjà, Philippe Gosselin, aussi pâle député du même département, appelait Alain Juppé à faire don de sa personne à la droite. D’autres voix plus autorisées devraient suivre. Les chevau-légers seront bientôt épaulés de poids lourds quand le moment des discrètes pressions amicales cédera à celui des appels solennels au retrait. Les prophéties sont certes dangereuses pour les prophètes. Risquons-nous toutefois à ce pronostic : la très lâche « sagesse » de ses « amis » Républicains fera certainement « entendre raison » au futur ex-candidat Fillon.

Sauf à ce que la détermination ne le conduise à l’échec. L’adversaire socialiste mitraille de bonne guerre le soldat Fillon, complètement déconsidérée dans la France profonde. Tout porte d’ailleurs à croire que le dit adversaire n’est pas étranger à cet accablement. Résumons : surgissent par un providentiel hasard des informations que seul un ministère est en position de détenir ; reprises presque aussitôt par une nuée de médias aux ordres, elle conduit dans la journée à la réaction d’un parquet sous l’autorité directe du pouvoir qui agit avec une rapidité et une efficacité que peu de justiciables lui connaissaient (à l’exception des représentants de l’opposition). Ouverture d’une enquête, le lendemain de la révélation ; audition et perquisition le lendemain de l’ouverture de l’enquête ; « fuites » d’informations confidentielles dans la presse le surlendemain des auditons et perquisitions… L’affaire semble avoir été bien sagement préparée ; la machine fonctionne à la perfection et la la ficelle est grosse comme une corde de marin.

Il n’y a d’ailleurs pas forcément lieu de s’en indigner. Pour avoir décrit le processus par lequel le pouvoir politique emploie et malmène SON outil judiciaire (Numéro de Décembre de la Camisole), il serait bien ridicule et même partial de vous arracher quelques sanglots sur le sort (il est vrai bien malheureux) de François Fillon. Rien de surprenant à ce que l’actuel pouvoir use et abuse de son instrument judiciaire pour le conserver en accablant l’adversaire.

La célérité avec laquelle ses soutiens l’abandonnent l’est par contre davantage. Il est d’usage qu’à la mise en cause d’un homme fort, réponde la cohorte rangée de ses soutiens qui, au moins dans un premier temps, se disent toujours « prêts à en découdre » et « derrière le chef ». Or, il n’aura fallu qu’une semaine pour décider la droite à lâcher un candidat plébiscité par la base (plus de 66 % à la primaire..). Les faiblesses de sa candidature étaient bien réelles… Désigné sur un programme de rupture, il dut rapidement composer avec les élus d’un parti qui, dans leur grande majorité, ne l’avaient pas choisi.

S’appuyant sur la base sociologique de la droite française, François Fillon a su prononcer des discours bien reçus. Ardent défenseur des libertés économiques et critique des ingérences de l’administration, il portait les espoirs d’une droite assoiffée de libertés et bien légitiment excédés par la très franco-française passion administrative. Libéral affirmé, il n’en restait pas moins un avisé politique. Il eut été suicidaire de limiter son discours aux « créateurs de start-up ». Aussi a-t-il adressé de nombreux signes à la France profonde, nostalgique de l’autorité, nanti de son bon sens provincial et sensible aux envolées sur la grandeur nationale.

Fin d’une lubie

Libertés économiques pour le petit patronat et le libre artisan, éloge du bon sens provincial, hiérarchie sociale et grandeur collective : le corpus est un conservatisme chimiquement pur, tel qu’ont pu le proposer en leur temps Tocqueville, Guizot ou Poincaré. Très porteur dans le cadre d’une primaire interne, le discours ne saurait pourtant dépasser les frontières étroites de celle-ci. La droite est bien composite ; peu de chances que la synthèse conservatrice de Fillon sache lui proposer une offre pleinement satisfaisante. Elle heurte son bord droit quand elle inquiète son bord gauche. A 30 % dans les sondages au sortir de la primaire, Fillon tombe aujourd’hui en dessous de 20%. Mais il serait bien naïf de croire que sa baisse ait été brutale, due aux seules « boules puantes » lancées par la presse. Le candidat avait déjà bien souffert des polémiques sur la sécurité sociale, tombant rapidement en dessous de 25% et suscitant de sérieux doutes dans son propre camp. Sa fragilité était déjà perceptible ; raison pour laquelle aujourd’hui, la droite semble pressée de l’abandonner.

Son libéralisme revendiqué choquait la base populaire de la droite. Au réveillon de noël, retraités, travailleurs indépendants et tout le petit peuple de droite ont nourri quelques angoisses dès que furent révélées les propositions de Fraçois Fillon sur la sécurité sociale. Les sarkozystes n’étaient pas reste, reprochant l’austérité du programme. Cette droite est celle des gens simples. Elle s’est toujours recherchée un « homme fort » pour porter ses espoirs. Ce que l’on nomme « le bonapartiste » est une espèce générique et qui y est donc rependue. Elle attend qu’on lui parle viril et préfère le merguez-frite aux épilogues sur la stabilité monétaire. Se reconnaissant en Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, elle s’est toujours choisie pour l’incarner de bien curieux empereurs… Si l’on en croit l’insuccès de Nicolas Sarkozy, son candidat naturel le 20 novembre 2017, elle ne serait pas allée voter à la primaire, probablement lasse l’esbroufe et engagements aussi rapidement pris qu’abandonnés. Et Fillon, l’homme qui répugne à fréquenter les foires politiques n’a jamais vraiment possédé les codes pour lui parler (voir son insuccès à la présidence de l’UMP en 2012..).

Son libéralisme l’a desservi auprès de son bord droit et son bord gauche ne s’est jamais vraiment reconnu en lui. S’il a tenté de biens maladroits compromis pour le retenir, les libéraux ou girondins modérés selon le qualificatif qu’on emploie s’en sont rapidement détournés, passé la défaite de leur champion Alain Juppé, à laquelle a suivi presque immédiatement l’ascension d’Emmanuel Macron.

Un conservatisme impossible ?

Son probable échec n’est pas qu’une affaire de circonstances malencontreuses, de négligences administratives ou d’écuries d’augias qu’on aurait omis de nettoyer. La baisse tendancielle de son taux de popularité s’observait bien avant les deux articles du Canard enchaîné. Faisant des concessions aux plus modérés, il n’en recevait pour autant aucun égard. Dans le même temps, il s’aliénait l’électorat populaire qui voyait dans ses finasseries politiques une trahison. Dans sa pratique, le conservatisme semble toujours condamné au drame de son existence impossible.

Prise en étau entre la pureté libérale et les clameurs bonapartistes, son expression filloniste s’était déjà retrouvée bien à l’étroit, soutenu désormais par la seule bourgeoisie qui l’a fait roi. L’affaire n’est pas nouvelle. Depuis l’origine du clivage gauche-droite, l’espace était déjà tenu entre un courant réactionnaire qui exigeait de rompre avec les principes de 1789 et un courant libéral qui entendait les étendre à toute la société. Si l’on en croit l’ouvrage de François Huguenin, le conservatisme impossible, on remarque que contrairement aux autres pays occidentaux, la droite française n’a jamais su se doter durablement d’une force politique revendiquant un discours « conservateur ». L’espace y est saturé par deux anciennes traditions, par les libéraux et les thuriféraires cocardiers qui ne laissent que peu d’oxygène à un courant qui se ferait fort d’être pragmatique et réaliste sans jamais parvenir à satisfaire l’ensemble.

Quatre millions d’électeurs n’en font pas soixante. On le note avec le bien surprenant succès de Benoit Hamon à gauche  : la base sociologique d’un parti recherche un candidat qui lui ressemble. LA bourgeoisie a vu en Fillon un des siens. A juste titre car son candidat en incarne toutes les ambiguïtés ; prêchant la morale en public, elle sait fort bien s’en accommoder en privé ; répugnant à évoquer l’argent à table, elle n’est pas la dernière à l’accepter. Secret d’une rêveuse bourgeoisie et maladresse d’un hobereau provincial broyé par le chaudron de la politique parisienne, François Fillon en sera demeuré l’incarnation jusque dans ses crépusculaires ambiguïtés. Il n’y avait finalement pas erreur sur la marchandise. La bourgeoisie propre sur elle mais passablement hypocrite dans son discours comme son attitude savait, même sans se l’avouer, la nature profonde du candidat qu’elle s’était choisie ; en se connaissant elle-même, elle n’était pas ignorante de l’homme qui devait l’incarner dans son honneur comme dans sa faiblesse et désormais dans son ultime echec. 

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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