Retour d’Allemagne : rejet ordinaire pour « la Merkel »

De retour d’Allemagne où il a travaillé pendant plusieurs mois, notre rédacteur germanophile et germanophone a pu interroger l’allemand ordinaire pour recueillir sa complainte. Il a découvert un pays furieux et inquiet, prêt pour tourner la page d’Angela Merkel et si possible en la déchirant. 

 

Pour la plupart des observateurs politiques européens, les résultats des élections du 4 Septembre dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale piétinèrent des certitudes avec la force d’une charge de Walkyries. Les chrétiens-démocrates de la chancelière, elle même originaire de ce Land, se sont vus coiffés au poteau par les « populistes » de l’AFD (Alternative für Deutschland). On disait de l’Allemagne qu’elle avait définitivement exorcisé ses passions politiques et sa vigueur nationale comme on chasse de vieux démon. Mais depuis le réveillon de Cologne, les récurrentes agressions et violences commises par des réfugiés musulmans ont amplifié la colère des allemands. Avec elle, apparaît aussi l’angoisse d’un peuple craignant pour sa sécurité, son identité et son avenir. Sans compter que la politique d’accueil de la chancelière trouve désormais bien peu de défenseurs.

A Lübeck, ville hanséatique certains allemands ne cachent plus leur franc rejet de l’immigration. Mais une inhibition politique, largement entretenue par les médias et les politiques demeure très prégnante. Dans un café de la ville, des notables se réunissent chaque mois pour partager leur passion de la France et s’essayer à l’emploi courant de sa langue. Arrive un nommé Abdoula, présenté comme « réfugié ». Il explique avoir quitté la Côte d’Ivoire en « escaladant les grillages » et demeure en Allemagne depuis quelques mois. Bien accueilli, de très enthousiastes « Ah » ou « Oh » interrompent le récit de son Odyssée. Les convives sont saisis d’intérêt. Les plus bruyants dénoncent « l’égoïsme » de leurs compatriotes dont une majorité reprouve désormais la politique migratoire d’Angela Merkel. Les mêmes s’indignent que l’on ose encore opposer des barrières à tant de détresse.

C’est un lieu où souffle l’esprit, comme l’Allemagne du nord en compte beaucoup. De toute éternité, l’héritage teuton et la piété protestante ont enraciné dans cette région le goût pour la pureté morale. Et si, passés les siècles, les thèmes ne sont pluss les mêmes ; la forme discours, souvent hystérique demeure. « Vous savez jeune homme, ici c’est le nord de l’Allemagne, on pratique l’ouverture. Il y a un vieille rivalité avec les allemands du sud, très réactionnaires.. » glisse une avocate dont la nature pourtant si « ouverte » n’éveille pas une franche empathie pour ses proches compatriotes bavarois. Ces diables de catholiques ont contre eux d’avoir rapidement rejeté la politique migratoire d’Angela Merkel : « Ils veulent rester entre eux » dénonce-t-elle. Les notables du bourg ne voient pas l’intérêt de « se raidir » ou « de dramatiser le problème » car risquer l’affrontement entre communautés pourrait entraîner des « réactions politiques incontrôlées ».

Contrôlées ou non, « Les réactions politiques » existent. Visée par la méfiance de la bonne société allemande, l’ascension d’un nouveau parti, l’AFD. Ayant réussi à élargir sa base électorale, il affiche un discours et un personnel des plus respectables. Pourtant, ni ses succès ni son sens de la mesure ne le protègent de certaines suspicions : « Bien sûr, ils n’affichent pas de croix gammée sur leur propagande, mais sait on jamais » explique tout débonnaire, un habitué du lieu qui ajoute : « Après tout ce que notre pays a vécu, c’est incroyable de voir que l’extrême droite reste aussi forte ».

La population serait elle donc totalement indifférente au problème migratoire? Une militante du parti Die Linke (gauche radicale) invitait à la vigilance :« On entend toujours des choses déplaisantes dans les bars vous savez». Pour sa voix partisane « son déplaisir » revenait comme une antienne. Elle se désolait des scores anorexiques de son parti, remarquant que son discours internationaliste était « inaudible » ; on la croit volontiers…

Le Glas pour Merkel ?

Comme annoncé par cette militante, dans les bars et chez les allemands ordinaires, la politique migratoire suscite une franche hostilité : « la plupart des États européens décident de fermer leurs frontières, nous sommes les seuls à les avoir brutalement ouvertes » m’explique Franz, passablement énervé : « elle aura décidé cela d’autorité en se moquant royalement de ce qu’en pensaient les gens ». Personne ici ne lui reconnaît la moindre chance d’être reconduite après les législatives de 2017. «Elle ne parviendra pas à former de coalition » m’explique Stefanie quand un autre s’amuse sur le futur de la chancelière « Le futur de Merkel ? Quel future ?».

Elle traîne sa politique migratoire comme un péché mortel. Peu d’Allemands sont prêts à l’en absoudre ; elle même d’ailleurs n’a jamais demandé à l’être. Aucun ne lui voit la moindre chance de remporter la prochaine élection générale : « Elle n’obtiendra jamais de majorité » assure-t-on. Si les sondages donnent pour l’instant sur parti largement en tête, le système électoral allemand semi-proportionnel devrait permettre l’entrée en force de l’AFD au Bundestag. Encore perçu comme infréquentable, ses 12 % promis par les sondages (qui pourraient d’ailleurs rapidement être 15 sinon davantage) pourraient lui offrir un groupe garni qui amoindrirait les capacités de la droite à former une majorité. Tous au sein de son parti, la CDU, rivalisent d’égards en s’adressant à « Madame la Chancelière » mais s’apprêtent en même temps à se disputer les dépouilles de son héritage politique. Sans compter que la droite bavaroise, farouchement autonome, comme son président Horst Seehofer dissimulent à grande peine leur animosité (poussés aussi par leur propre base).

Et par delà ces manœuvres politiques olympiennes, tout Allemand ordinaire reconnait  que la politique fédérale pose problème : « Les Allemands voient aussi que l’intégration des populations musulmanes ne s’est pas faite. On voit encore les femmes musulmanes entièrement voilées sortir dans la rue alors que certaines familles sont présentes depuis trois générations » m’explique Ludwig, ouvrier à la retraite. D’autres sont plus catégoriques, comme ce patron de bar pour qui « L’islam est un autre monde, quelque chose d’entièrement différent que l’Europe ne peut pas intégrer et qui de toute façon ne veut pas l’être. » « Les polonais comme les italiens ont voulu s’intégrer mais pas les musulmans. » Par delà même les attentats, c’est la présence même de l’Islam en Europe qui semble visée. Aussi les violences n’ont elles pas toujours entraîné des réactions surprises mais plutôt de l’incrédulité. Et que les arguments invoqués soient sécuritaires, économiques ou culturels, la protection est vue par de nombreux allemands comme le premier des impératifs.

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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