Entretien avec l’Abbé Ibora : le Catholicisme et la Monarchie

Entretien avec l’Abbé Iborra, prêtre du diocèse de Paris officiant habituellement sur la paroisse de Saint Eugène Sainte Cécile, sur le sujet «Le Roi et l’Église ». Publié pour le numéro de janvier 2016, nous le proposons de nouveau à nos lecteurs en ce 21 janvier pour l’anniversaire de l’exécution du roi Louis XVI. 

Quelle est la position de l’Église sur la question monarchique ?

Il n’y a pas eu vraiment de réponse officielle du magistère sur cette question, l’Église a souvent épousé ce qui se faisait. Or, jusqu’à la révolution française tous les régimes étaient plus ou moins monarchiques. Il n’y a pas vraiment de réflexion sur le mode de gouvernement le plus adapté. Elle a su par le passé s’adapter à des modèles républicains comme la République de Venise. Elle s’accommode des régimes qui lui laissent la possibilité de mener à bien ses missions. Mais même lorsque le défi républicain et démocrate est lancé l’Église réaffirme clairement la royauté du Christ sur les Nations, le Christ n’est pas président de la République, l’expression «Royaume de Dieu» est claire. L’Église affirme de toute façon une distinction des dimensions temporelles et spirituelles. Cette distinction ne signifie pas pour autant séparation comme c’est le cas avec la laïcité que nous connaissons en France. Dans la doctrine de l’Église, le glaive spirituel est supérieur au glaive temporel. Il y a subordination de l’autorité politique à l’autorité magistrale de l’Église. Celle-ci possède par la Révélation une connaissance du mode d’emploi du gouvernement humain et guide les états afin qu’ils soient heureusement conduits. Il ne s’agit bien sûr pas de théocratie, l’Église reconnaît aux États une sphère de compétence propre. Pour le reste, l’Église est un régime aristocratique. Fidèle aux catégories aristotéliciennes, elle retient les meilleurs qui sont sensés être les cardinaux eux-mêmes nommés par le monarque qui est le Pape. C’est une monarchie tempérée par une aristocratie le tout se présentant sous la forme d’une oligarchie.

Quelles évolutions percevez-vous dans la position de l’Église sur cette question ?

Le magistère est relativement muet mais l’Église a toujours considéré qu’aucun pouvoir ne puisse émaner du bas, aussi Grégoire XVI ou Pie IX ont-ils fermement condamné le libéralisme et ont rappelé ce qu’a écrit Saint Paul «Tout pouvoir vient de Dieu». À partir de là, on peut accepter différents modes de dévolution. L’idée est que toute société est conduite providentiellement d’en haut, même quand elle s’éloigne de Dieu. Une certaine tendance, qu’on appelle le catholicisme libéral s’est affirmée au sein de l’Eglise. Représentée par Lamennais ou Montalembert elle a pour mot d’ordre «une Église libre dans un État libre». Elle affirme la séparation des pouvoirs et refuse que le catholicisme soit religion d’État, un peu sur le modèle américain. C’est un modèle fondé sur le pluralisme avec l’idée que le meilleur gagne. Elle a trouvé son prolongement dans la démocratie chré- tienne, avec comme pétition de principe que la vérité finit par s’imposer. Par l’influence théologique du thomisme, certains accordent ainsi une valeur à la sagesse humaine et reconnaissent aux hommes de pouvoir se gouverner eux-mêmes. Idée réaffirmée au concile de Trente que l’Homme est apte à se gouverner lui-même. Une vision plus pessimiste, proche de Saint Augustin ou de Pascal, considère qu’il est impossible aux nations de se gouverner sans la grâce. Le christianisme libéral ne peut fonctionner que si le monde chrétien a une forte influence culturelle, auquel cas il s’imposerait par sa supériorité en créant les institutions et un état d’esprit général. Dans le cas contraire le monde vit sur une inertie chrétienne et finit par se décomposer car n’est plus vivifiée d’en bas. Aujourd’hui l’idée libérale est dominante, et d’une certaine manière l’Église sera toujours du côté du libéralisme car fondamentalement sa loi suprême est la charité qui suppose la liberté.

Est-il aisé d’avoir une position monarchiste dans l’Église catholique française aujourd’hui ?

Actuellement l’idée démocratique l’emporte, par paresse ou peur de réfléchir, on répète souvent des idées toutes faites. Il y a peu de formation philosophique et politique chez les prêtres. Aussi il n’y a pas vraiment de réflexion en matière de philosophie politique. On constate cependant dans la part la plus jeune de l’Église que ceux qui résistent sont les plus identitaires, qui voisinent d’ailleurs avec ceux se définissant comme identitaires dans la société civile, la proportion de catholiques traditionnels augmentent. On peut y trouver une explication dans le fait que la modernité et la déception des promesses d’avenir radieux ont conduit à un certain désenchantement. L’échec des régimes qui n’ont pas une structure métaphysique forte en témoigne. Le triomphe apparent du mal est souvent prometteur. La manière dont Dieu conduit l’histoire nous échappe. La providence s’accommode de ce qui apparaîtrait le plus contraire. Comme disait Tertullien: «le sang des martyrs est une semence de chrétiens.» Pour autant, il faut éviter la politique du pire et essayer malgré tout de rendre la société conforme à l’Evangile.

Établiriez-vous un rapprochement entre le martyr du Christ et celui du Roi ?

Le Roi est la figure du Christ, Philippe de Villiers met d’ailleurs bien en lumière la dimension christique de Saint Louis dans son livre. Le Roi est le lieutenant de Dieu, il représente l’unicité du pouvoir divin, il est la figure de l’autorité comme le Christ. En se débarrassant de la figure royale, on a voulu se débarrasser de celui dont il était l’héritier, on a voulu se débarrasser l’autorité d’en haut. Le Roi est le Père de la Nation, en tuant le Roi, on a voulu tuer le Père. Un véritable effet de sidération s’en est suivi et La France ne s’en est jamais réellement relevé, et a par la suite connu une instabilité politique incomparable crée par le bouleversement de la forme naturelle du gouvernement. La forme royale réunit tous les ingrédients reliant la politique à la loi naturelle.

Cette communion du peuple de Dieu au Christ est-elle de même nature que l’unité de la France dans la personne du Roi ?

La perspective subjectiviste hédoniste qui s’oppose à la loi naturelle ne connaît que des individus, or pour qu’un système royal fonctionne, il faut une famille, le politique s’enracine dans la loi naturelle, il y a un degré de protection que nos régimes démocratiques n’ont plus. Quand la société prend corps ce n’est pas sans signification qu’une famille soit représentative d’un corps social. L’incarnation du pouvoir en une famille permet l’organisation de la société en une série de cellules matricielles. La royauté est une famille, symbole d’une famille de familles qu’est la Nation. La Bible pousse d’ailleurs à voir la société comme le développement d’une famille primitive. Au sein d’une famille, l’opportunité d’une inégalité initiale apparaît clairement. L’enfant est protégé et élevé par ses parents ; cette inégalité est comblée par l’amour familial. Une société royale structurée par la famille peut permettre de multiplier les liens de solidarité familiale, culturelle, locale… Plus cette société connaît de liens, plus elle développe le principe de responsabilité. À l’inverse, la mondialisation libérale ne veut connaître en face d’elle que des individus sans protection et donc vulnérables. Les gens peuvent se retrouver plus simplement dans une famille royale, les joies et les peines de cette famille deviennent ceux de tout le monde, ils s’identifient à cette famille. Aujourd’hui qu’avons-nous pour communier? Les attentats islamistes, les matchs de foot? En Angleterre il y a au moins cette famille et ses événements touchant toute la Nation. Quel regard portez-vous sur une société sans prince et sans Dieu ? C’est une société qui n’a pas d’attaches transcendantes, une famille royale est un moyen de réintroduire une certaine forme de transcendance. L’individu est dépassé, le petit clan est dépassé, il est en lien avec cette famille qui est le symbole de toute une Nation. En plus lorsqu’il s’agit d’un prince chrétien, il est une médiation avec le Roi de l’Univers. La royauté anglaise a conservé, même sous une forme protestante, la présence du sacre. On entre dans un système qui nous précède, il y a un principe de réalité qui nous vaccine contre la toute puissance de l’ego. On entre dans un pays qui a une alliance multi séculaire avec le christianisme. Dans la royauté il y a un phénomène d’allégeance supérieure, il est beaucoup plus concret de servir le Roi que de servir l’État.

Quel sens donnez-vous à cette messe de requiem 223 (aujourd‘hui 224) ans après les faits ?

Je pourrais répondre comme Pie VI on «ferait mieux de prier le Roi plutôt que de prier pour le repos de son âme». Je pense que Louis XVI est un véritable martyr chrétien et est saint à travers le sang versé. Il a pu faire une multitude de fautes mais il a racheté son bilan par son martyr. S’il devait être béatifié ce sera comme martyr et pas seulement comme Roi, en rouge plutôt qu’en blanc. Il faut rappeler que la raison pour laquelle il fut destitué est son refus de la constitution civile du clergé, donc sa loyauté à Rome. Je pense qu’il a moins besoin de notre prière que nous avons besoin de son intercession mais on ne peut faire autrement pour rappeler aujourd’hui l’importance du principe royal. On pourrait dire que Louis XVI n’a jamais été aussi grand qu’en ce matin du 21 janvier 1793. Le testament de Louis XVI est un grand texte, c’est dans l’épreuve suprême qu’il a révélé sa valeur. Le Roi incarne la continuité de la Nation même quand des factions se disputent, ce n’est pas forcément le cas dans nos régimes quand le chef du gouvernement est le chef d’un parti. Dans les moments d’extrême péril il est un recours, par exemple en Belgique, le Roi est resté et a empêché qu’elle subisse le même sort que la Hollande, les autorités militaires politiques ont respecté cette présence du chef de l’État, le Roi est le rempart de son peuple alors que le gouvernement a explosé. Le prince est au dessus des luttes de pouvoir car il en a hérité.

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