Montherlant, l’Ethos et le Nomos

Pour son dossier du mois, La Camisole fait honneur au mauvais goût de ses rédacteurs juristes. Nos digressions littéraires s’y arrêtent au prétexte de la relecture récente d’un ouvrage juvénile, Crime et Châtiment, sûrement familier de nos lecteurs. Pour les lacunaires, l’intrigue est celle d’un double meurtre inspiré par l’orgueil, entraînant son auteur vers la culpabilité et la rédemption.

Voulant instruire le crime du sieur Raskolnikov, le juge Petrovitch fait bien pâle figure. Dostoïevski décrit le long dialogue de leur deux surdités. Celle du patient homme de loi, procé- dant par le code avec maintien et détermination. En face, celle d’un insolite trublion revendiquant pour lui un droit au meurtre de masse. Cet homme, Raskolnikov s’explique sur son meurtre encore inavoué : de Cesar à Bonaparte, les hommes gratifiés d’une essence exceptionnelle ont fait du massacre leur péché mignon. En couvrant le monde de cadavres, ils faisaient rayonner la grandeur et avancer l’histoire. Par une âme bien née, le tueur n’entend rien au nombre des arrêts. Raskolnikov y insiste : on ne saurait trouver de châtiments pour pareil crime et ce en raison de la nature essentielle du criminel.

Coïncidence ? Qu’on délaisse un peu le roman médiocre et vertueux de l’avocat chevalier blanc, faisant triompher la justice par le biais de la procédure et on découvrira un homme de loi souvent malmené par la littérature. Huissiers, juges d’instructions ou légistes véreux… tous y passent. Et le personnage de Dostoïevski ne fait pas exception. L’explication de cette méfiance est d’abord biographique: le littérateur s’est souvent vu imposer par Maman le suivi d’une formation de juriste pour mériter sa rente. Sans elle, ni vie intellectuelle, ni vie mondaine. Au prix de soporifiques lectures du code civil, ces messieurs recevaient le régime matériel indispensable à leur voracité spirituelle.

Montherlant

Un Ethos aristocrate face au Nomos juridique Pour avoir étudié le droit, beaucoup de ces hommes en avaient compris l’abîme. Depuis, toute une littérature se distingue dans sa manière d’être de l’univers des lois. « La lettre assèche et l’Esprit vivifie » nous révélait autrefois Saint-Paul. Et l’esprit de la loi ne saurait être celui que possèdent les âmes nobles. « Vous ne pouvez exiger de tous les êtres qu’ils se satisfassent d’un absolu qui n’est fait que pour quelques uns » remarque Montherlant par le voix d’Alvaro, inégalable Grand d’Espagne dans Le maître de Santiago. N’appartenant pas au commun des hommes, il se soustrait à leur ordinaire dont celui de sa réglementation. Il ne tolère de lois que surnaturelles ; au reste il désobéit.

C’est là une première nature ; l’opposition est ancienne. Elle est dévenue coutume. Elle a été éveillée par l’absolutisme du souverain, de son État et de sa loi. Il sait lui faire face, lui tenir tête comme peu en sont capables dans le royaume. Il ne tolère que l’excellence et la liberté. Aussi, n’at-il que peu d’estime pour les gueux qui tolèrent l’occupation Maure quand lui la voit comme un joug. Le Grand d’Espagne n’est pas si loin d’un Alceste : « c’est honneur d’être oublié par une époque telle que la nôtre ». Même s’il omet de le préciser, son dégoût n’est pas celui de son époque. Il est intemporel. Il le rependrait sur chaque siècle. Sa recherche de pureté le singularise mais aussi l’isole.

Moqué comme «Buste à patte», Montherlant se présentait toujours avec la face sévère d’un patricien romain. En cela, il ressemblait à ses personnages. Écrire c’est obéir à des lois qui ne le sont pas. Car sa norme est littérairement innommable. Elle ne s’assigne qu’un seul devoir, qu’un seul maître et qu’une seule loi : la grandeur. Un mot unique mais qui est à lui seul tout un règlement, une législation et un code civil. Les lois les meilleures sont peut être les plus courtes.

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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