«Nos ancêtres les gaulois» une formule anti-cléricale et anti-monarchique

Clovis, roi barbare et païen, chef de guerre converti au christianisme, est devenu une figure presque légendaire. Au XIXème siècle Clovis prend un double visage ; si les légitimistes célèbrent son image comme symbole de l’alliance du trône et de l’Église, la IIIe République  détourne le récit historique et revient sur la question des origines de la France.

Avant même la chute de l’Empire Romain d’Occident en 476, la Gaule était devenue une mosaïque de royaumes barbares et les Romains considéraient toutes ces tribus étrangères comme un ensemble, les Francs. Peu à peu, ces peuples à l’identité culturelle commune se structurent politiquement et militairement. Clovis, qui appartient à la lignée des Mérovingiens, succède à son père Chilpéric vers 481 après avoir été acclamé par ses guerriers en armes conformément à la tradition. Religieusement, le royaume franc est majoritairement païen ou croit dans l’hérésie arienne -courant théologique qui affirme que seul Dieu est divin et que Jésus est d’abord humain- malgré sa condamnation en  325 lors du premier Concile de Nicée -. A l’issue de la guerre contre les Burgondes, Clovis épouse Clothilde qui est catholique romaine. En 496 Clovis, appelé à l’aide par le roi des Francs rhénans, vainc les Alamans après avoir invoqué le «Dieu de Clothilde», si l’on en croit le récit de Grégoire de Tours, devant la place forte de Tolbiac près de Cologne. Selon les sources, suite à cette victoire, il reçoit le baptême entre 496 et 509.

Grégoire de Tours narre l’épisode de la bataille et du baptême de Clovis presque cent ans après les événements donnant ainsi lieu à la légende. Mais comment s’imaginer un chef de guerre, en plein combat, s’arrêter sur le champ de bataille et implorer longuement à Dieu la victoire en échange de sa conversion ? La scène serait ridicule en situation. En faisant de la victoire de Tolbiac la raison de la conversion de Clovis, le chroniqueur cherche davantage à insister sur sa figure de roi guerrier fondateur de la chrétienté franque et à l’associer à l’Empereur Constantin. Par ailleurs, comme le prouve l’épisode du vase de Soissons, Clovis avait déjà commencé à se rapprocher de l’Église de Rome dès 486. Son baptême apparaît davantage comme un acte politique. En se convertissant il ralliait à lui l’élite romaine, renforçant alors sa puissance, et se séparait des barbares germaniques. «Votre foi est notre victoire» lui disait l’évêque de Vienne Avit, c’est-à-dire la victoire du catholicisme sur le paganisme et l’hérésie. Son baptême à Reims par saint Rémi donne une importance particulière à cette ville qui devient par la suite le siège du sacre des rois de France  et leur onction par l’huile de la Sainte Ampoule apportée par une colombe selon le récit d’Hincmar au IXème siècle. Ces sources médiévales ont un rôle dans l’évolution de la pensée politico-religieuse française : Les Francs et leurs descendants apparaissent comme un peuple élu par Dieu et leur terre, la future France, la Fille Aînée de l’Église chargée de défendre le christianisme et la papauté. On y voit également une base pour postuler une monarchie de droit divin.

Le XIXème siècle, durant lequel se forment les cultures politiques, voit se diviser les légitimistes catholiques,  les libéraux, les démocrates. L’événement du baptême de Clovis est alors interprété de diverses manières.

Tout d’abord la Restauration tente de transposer le baptême de Clovis au XIXème siècle. De la même manière que celui-ci intervenait après de longues guerres entre barbares, le retour des Bourbons sur le trône garantit pour les légitimistes le calme après le tumulte révolutionnaire et les guerres napoléoniennes. En outre c’est la promesse d’un renouvellement de l’alliance entre le trône et l’autel. En effet, la monarchie héritée de Clovis leur paraît être au service de l’Église tandis que la République est au service de la Révolution. Le retour d’un Clovis au pouvoir se manifeste symboliquement par le sacre selon l’ancien rite de Charles X en 1825. Par opposition au terme de « Francs », celui de «Gaulois» devient un moyen de désigner les adversaires au régime. Ainsi dans Les Chouans de Balzac, en 1830 lors de la chute du monarque, le  Marquis d’Esgrignon s’éteint dans un soupir : « Les gaulois triomphent ». Louis-Philippe,  libéral politiquement, désaffecte une seconde fois le Panthéon ( Sainte-Geneviève) que Charles X avait restitué au culte catholique et refuse de tenir sa légitimité du baptême du mérovingien mais des principes de 1789. Cependant, Clovis demeure un symbole fort dans l’imagerie de l’histoire nationale : en 1837 est inaugurée la galerie des Batailles à Versailles qui s’ouvre sur La bataille de Tolbiac d’Ary Sheffer. Clovis y est représenté suppliant Dieu mais aussi, motif plus important encore, entouré de deux hommes qu’on distingue être un Franc et un Germain. Le descendant de Mérové est célébré comme étant l’homme ayant permis l’union entre ces peuples pour n’en former qu’un. Louis-Napoléon Bonaparte restitue une nouvelle fois le Panthéon à l’Église cependant la défaite de Sedan sera considérée par certains partisans de la monarchie comme un châtiment divin relatif à sa politique italienne et ses rapports à la papauté. La IIIe République détourne totalement Clovis de sa symbolique originelle. Se basant grandement sur l’instruction scolaire pour éveiller chez l’enfant des sentiments républicains ses historiens évoquent « nos ancêtres les Gaulois » afin de remettre en question l’Histoire de France que  l’on faisait commencer jusqu’alors avec la monarchie franque et le baptême de Clovis. Qui plus est, l’anti-cléricalisme de cette période présente Clovis comme un criminel oppressant le peuple gaulois et utilisant la religion pour assouvir ses ambitions de conquêtes. Ainsi le débat Francs ou Gaulois quant aux origines de la France ne servait qu’à exprimer l’antagonisme entre l’Église et la République.

L’Amazone

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