Leçons d’Athènes : conscience de l’unité civique et pression du rationalisme [2/X]

Deuxième leçon : l’affaiblissement de la conscience et de l’unité civiques sous la pression du rationalisme

Nondum caesa suis, peregrinum ut uiseret orbem,    Le pin abattu sur les montagnes pour visiter le monde

montibus in liquidas pinus descenderat undas           étranger n’était pas encore descendu dans les ondes pures

nullaque mortales praeter sua litora norant.             et les mortels ne connaissait pas d’autre rivage que le leur.

Ovide, les Métamorphoses, I

Si la conscience de l’étranger a manqué aux Grecs lorsqu’il leur aurait fallu voir en Philippe l’ennemi de leur civilisation, c’est précisément que loin d’être une conscience personnelle, elle dépendait uniquement de la conscience civique. Deux individus nés dans l’état de nature ne se distingueraient pas existentiellement : la culture seule pousse les hommes hors de l’indifférencié du monde animal ; elle est notre première distance et notre première distinction. La notion d’ennemi existentiel, pas plus que celle d’étranger, n’existe pour l’individu naturel : il pourra toujours monnayer de toutes les manières possibles sa soumission sans que sa situation d’homo naturalis ne soit mise en cause. Or, la conscience existentielle des citoyens grecs avait trop cessé de s’identifier à la conscience existentielle de la cité pour concevoir un étranger/ennemi existentiel ; en un mot, l’idéal civique s’était perdu et ils s’étaient abaissés à la condition d’homines naturales.

L’équilibre civique s’était fondé sur des discriminations fortes articulées autour de la personne du citoyen, qui délimitaient proprement un espace de la civilisation : distinction entre citoyen et esclave, entre citoyen et femme… Nous avons évoqué les codes qui organisaient les guerres conventionnelles qui faisaient partie de cet espace. Il en allait de même à l’intérieur des cités ; tout ce qui ne respectait pas l’équilibre de la cité était repoussé comme une souillure, souillure purifiée par l’expulsion des haines dans les cérémonies des sacrifices, souillures portées par les meurtriers qui devaient subir des rites de purification. L’espace de civilisation était proprement, en termes latins, un templum garanti par la religion rituelle*1

Athènes a toutefois voulu s’emparer des richesses que la navigation maritime lui offrait, connu l’intérêt de la ruse et la diversité des cultures dont Hérodote fait un tableau complet ; elle a finalement reçu et nourri des philosophies étrangères. Le rationalisme, à l’origine du relativisme, a dissout les frontières de l’espace de la civilisation en montrant leur arbitraire. Déjà Hérodote raillait ces pauvres Athéniens qui avaient cru voir Athéna aux côtés de Pisistrate, et donnait à des Perses des conversations de Grecs. Les Grecs avaient vu les Perses, peut-être que leurs marchands avaient rencontré des populations subsahariennes ; ils étaient las de tout avoir découvert et dominé. C’est alors que les Grecs se sont mis à penser que les nomoi hérités de leurs ancêtres pouvaient n’être que des règles civiles et qu’eut lieu la première crise de la modernité.

En matière de relations entre les cités, lorsque le parti oligarchico-religieux athénien souhaitait une alliance respectant l’autonomie des alliés de la Ligue de Délos, le parti démocratico-rationaliste plaidait pour les exécutions, la soumission impie des cités. La garantie religieuse de l’espace de civilisation était aussi sa faiblesse ; après que la religion avait été relativisée, les Grecs, pas plus que les Lumières, ne consentaient à voir autre chose dans l’espace de civilisation que des limites arbitraires.

Jacqueline de Romilly a cru voir dans la philosophie de Thrasymaque*2 les préjugés de la plèbe athénienne :

Chaque gouvernement établit les lois pour son propre avantage : la démocratie des lois démocratiques, la tyrannie des lois tyranniques et les autres de même ; ces lois établies, ils déclarent juste, pour les gouvernés, leur propre avantage, et punissent celui qui le transgresse comme violateur de la loi et coupable d’injustice. Voici donc, homme excellent, ce que j’affirme : dans toutes les cités le juste est une même chose : l’avantageux au gouvernement constitué ; or celui-ci est le plus fort, d’où il suit, pour tout homme qui raisonne bien, que partout le juste est une même chose : l’avantageux au plus fort.

Autant l’idéal civique était un englobant moral et religieux, autant sa destruction a fait tomber les Grecs dans l’amoralisme de l’homo naturalis*. Quel est l’argument d’Eubule pour convaincre l’Assemblée de signer la paix de Philocrate avec Philippe II en 346 ? Qu’ils auront à combattre eux-mêmes. Voilà les fils des vainqueurs de Marathon calculant les années qu’il restait à vivre à la Grèce avec leurs lâches petits jetons ! On peut en venir à se demander si, même dans le cas où Philippe II eût été un étranger, la mentalité civique n’aurait pas été trop faible pour y voir un ennemi existentiel.

Dans leurs discours, les élites sophistiques athéniennes et plus globalement grecques ont guidé l’amoralisme populaire à ses conclusions dernières. Dans les fragments qui nous sont parvenus de Sur la Vérité, Hippias d’Elis (en Grèce centrale) affirme la fraternité originelle des hommes par la physis et liquide toutes les discriminations, constituées par le nomos, qui délimitaient l’espace civique, au profit d’un universalisme abstrait. Au même moment, Antiphon reprenait l’idée qu’il y avait contradiction entre la physis et le nomos, la première contraignant l’exercice naturel de la vie (c’est-à-dire de ses intérêts). Les Lumières n’ont fait que répéter l’erreur des Anciens lorsqu’ils pensaient la nature humaine dans un “état de nature”, en somme, en réduisant l’homme à l’homo naturalis et la loi à une convention. Qu’importe alors de vivre sous le régime monarchique macédonien ou dans la pleine lumière de la démocratie athénienne.

A suivre..

Cimon

*1 On ne sait si le christianisme a jamais assumé cette fonction en Europe, ou s’il le pourrait, puisqu’il n’est pas une religion de la discrimination.

*2 La République, Platon / Les Grecs et la loi, Jacqueline de Romilly

*3 On reconnaîtra là la cause de la dissolution du politique au profit de l’économique. Il n’est de politique dans l’espace de la civilisation ; revenu à l’état de l’homo naturalis, l’homme ne connaît plus que ses besoins. Si la fonction de stratège était la plus importante au sein de la cité athénienne au Ve siècle, c’est celle de préposé au Trésor au siècle suivant, dans laquelle on reconnaîtra la fonction d’Eubule. On ne saurait détacher le tryptique civilisation – citoyen – politique – capacité de défense, pas plus que celui de relativisme – homo naturalis – économie – soumission.

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