Il y a 60 ans, Suez : la fin du rêve impérial français et anglais ?

 

            Canal de Suez, 5 Novembre 1956. Plusieurs milliers de paras français et britanniques sautent en différends points du canal. Objectif : prendre les points stratégiques à l’armée égyptienne. Cependant, après une journée de combats, les hostilités sont arrêtées. L’opération qui était un succès va se transformer en cuisant échec. Pourquoi ?

            Il faut revenir quelques mois en arrière pour comprendre les origines de l’affaire. Le 26 juillet 1956, Nasser annonce la nationalisation du Canal de Suez. Le canal est régi depuis 1858, date du lancement des travaux par Ferdinand de Lesseps, par la compagnie du canal de Suez (de capitaux franco-britanniques). Le coup d’éclat soulève d’indignation les opinions françaises et britanniques. Du 22 au 24 octobre, se réunissent à Sèvres, en banlieue parisienne, une délégation française, britannique et israélienne. Guy Mollet et Christian Pineau pour la France, David ben Gourion, Shimon Peres et Moshe Dayan pour Israël, et Selwin Lloyd pour la Grande-Bretagne conviennent d’une opération commune contre l’Égypte. Aux yeux des Français, l’Égypte fait figure de base arrière pour les fellaghas algériens. Opinion renforcée depuis que le SDECE a arraisonné un bateau égyptien chargé d’armes et que le Caire héberge des terroristes notoires. De son côté, la Grande-Bretagne redoute d’autant plus le nationalisme anti-occidental du Raïs que les positions et intérêts de la Couronne au Moyen-Orient sont encore considérables. La résolution de Nasser d’interdire aux navires israéliens le passage par le canal entraîne l’entente avec le tout jeune état hébreux. Par dessus tout les Israéliens craignent en effet une attaque égyptienne depuis que l’URSS lui vend des armements sophistiqués. Mais dans toutes les têtes, l’objectif ultime est la chute de Nasser.

Opération Mousquetaire 

            Des moyens très importants sont dispensés à l’intervention qui prend le nom de code d’« Opération Mousquetaire ». Quelques 150 bâtiments de guerres dont 5 porte-avions sont massés dans les bases britanniques de Chypre et de Malte. L’entreprise va se dérouler en deux temps. Le 29 octobre, l’armée israélienne envahit le Sinaï et, bousculant les forces égyptiennes, progresse rapidement jusqu’au Canal. Le 30, selon le scénario prévu à Sèvres, Français et Britanniques exigent un cessez-le-feu dont le refus par Nasser ne fait aucun doute. C’est le prétexte qui permet l’intervention franco-britannique. Une campagne de bombardements se solde par la destruction au sol de plus de 250 avions égyptiens. Le 5 novembre, les troupes aéroportées occidentales sautent en différents endroits du canal, notamment à Port-Saïd. Elles se rendent rapidement maîtresses de leurs objectifs et permettent ainsi de débarquer des bataillons de chars centurion britanniques et AMX-30 français. Le Sinaï occupé, l’armée égyptienne complètement débordée et les troupes franco-anglaises prêtes à foncer sur le cœur de l’Égypte, la chute du régime de Nasser paraît sérieusement envisageable. Pourtant l’opération et les hostilités sont stoppées net le 6 au matin. Dans l’intervalle en effet, l’URSS s’est fendue d’un communiqué très menaçant, sans peur de la contradiction ni d’hypocrisie, procédant au même moment à la répression de l’insurrection hongroise à Budapest. Les États-Unis vont exactement dans le même sens en fustigeant fermement l’opération et en procédant à une attaque en règle contre la livre sterling. Le 7 novembre, l’Assemblée générale de l’ONU condamne à son tour Français, Anglais et Israéliens et impose un cessez-le-feu immédiat. Un mois plus tard les casques-bleus remplacent les troupes franco-anglaises sur la canal.

Un succès militaire, un échec politique, un désastre diplomatique.

            Ainsi, l’opération a fait long-feu et les enseignements à tirer de cet échec sont nombreux. D’abord il marque le crépuscule de la puissance impériale française comme britannique et sonne le glas de leur présence directe au Moyen-Orient. Au niveau mondial, il entérine le déclassement des anciennes puissances coloniales au profit des deux nouveaux grands, l’URSS et les États-Unis. Ces derniers avaient naturellement déjà acté cette nouvelle hiérarchie et leur attitude durant la crise fut une manière de la faire ressentir aux intéressés. Les conséquences directes pour la France sont sérieuses puisque la plupart des États arabes, hormis le Liban, rompent leurs relations diplomatiques et ferment les établissement culturels français. En Algérie, l’échec français en Égypte est vécu comme une victoire par le FLN et nourrit sa montée en puissance. Quant’ à l’Angleterre, elle semble avoir bien compris la leçon américaine et se range très docilement, et cette fois de manière définitive, derrière les États-Unis. Les deux grands vainqueurs sont paradoxalement les ennemis de départ : l’Égypte et Israël. La reculade franco-britannique porte à son paroxysme la popularité de Nasser dans le monde arabe dont il devient le porte-voix. Quant’ à Israël, c’est une victoire militaire qu’elle a mis à son actif sans compter qu’en sus de l’affaiblissement du potentiel militaire égyptien, elle a bénéficié de ventes d’armements français ainsi que d’un accord dans le domaine nucléaire.

Claude d’Autrel

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