Leçons d’Athènes sur la conquête [1/3]

La comparaison entre Athènes et l’Europe d’aujourd’hui ne saurait aller trop loin s’agissant du changement de civilisation qu’a subi l’une et qui met l’autre en péril, l’une ayant dû faire face à une armée, tandis que l’autre accueille des peuples ; mais il s’agissait moins de s’intéresser aux causes militaires qu’aux raisons pour lesquelles des hommes ont à un moment plus ou moins consciemment accepté de changer de civilisation.

La conquête de Philippe II : une rupture et un changement de civilisation

La Grèce qui suscite encore l’admiration des jeunes élèves, ce fut, au fond, cette assemblée de demi-héros, qu’ils fussent d’Athènes, de Sparte ou de Thèbes, qui, libres dans leur cité et vainqueurs dans les autres, associaient le sens esthétique à l’intelligence militaire et politique pour mener un formidable effort de civilisation. Une victoire d’Athènes était plus qu’un nouvel asservissement et aux Athéniens, il faut pardonner tous les esclavages , c’était la victoire d’hommes qui, avec toutes les contraintes de la mentalité civique, étaient demeurés libres de se passionner pour leur gloire à travers celle de leur cité, seule liberté qui ait quelque prix, seule liberté réellement politique.*1

Mais lorsque les cités grecques tombèrent sous le joug d’une puissance à demi-barbare, la gloire des armes cessa de porter avec elles les hauteurs de l’intelligence. Un Soleil unique et froid vint à succéder à l’éclat dispersé et soudain d’un ciel de tonnerres. Le roi devenait tout et les anciens philosophes se retiraient dans la solitude de leurs jardins ou devenaient les pédagogues privés des dauphins. A partir des conquêtes de Philippe II, la Grèce entra dans l’ère impériale où la gloire et tous les anciens attributs de la liberté étaient concentrés dans les mains des nouveaux maîtres et où, la vie civique étant réduite à la vie économique et le citoyen indépendant au tributaire, la science politique se réduit à une pragmatique modérée , du “bien commun” qui permît d’assurer la stabilité politique.

Sans doute, la cité s’était conservée ; mais elle s’était conservée comme la démocratie se conserve quand elle devient uniquement “participative”. Elle avait, certes, le choix de construire des routes ça-et-là, mais ce n’était plus la cité, car ce n’était plus la politique qui ne pouvait s’épanouir que dans la liberté.

La cité survivait, mais elle risquait toujours la destruction si elle désobéissait ; les moins chanceuses tombaient quant à elles dans le domaine royal. L’ancienne liberté était pour jamais perdue : seuls les monuments pourraient rappeler aux Grecs qu’ils avaient un jour été des citoyens et qu’ils avaient alors eu pour poètes Pindare et Sapho, pour philosophes, Parménide et Platon, et pour guides Périclès et Lysandre.

Première leçon : la désignation de l’ennemi

Un siècle sépare les conquêtes de Philippe des tentatives perses ; un siècle durant lequel la civilisation grecque, non contente d’être l’une des plus brillantes par ses productions architecturales, artistiques ou philosophiques, avait résisté aux assauts des despotismes étrangers. Si la première guerre médique n’avait pas engagé toute la Grèce mais avait été somme toute une guerre mineure entre Athènes et quelques généraux perses, soit que les Perses eussent été arrêtés ou qu’ils n’eussent pas souhaité aller au bout de leurs ambitions, la seconde guerre médique menée par le roi perse en personne avait éprouvé toute la Grèce centrale. Les Grecs avaient alors été capables, à l’exception de quelques cités qui ne pouvaient se risquer à combattre les Perses, de démontrer leur unité culturelle et civilisationnelle. Sparte avait fait mourir ses hommes et l’un de ses deux rois aux Thermopyles pour assurer la retraite de la flotte grecque à la suite de la demi-défaite de l’Artémision ; Athènes lui rendait la pareille en refusant les alliances de trahison proposées par le général adverse Mardonios. Les cités étaient capables d’envoyer des masses importantes d’hoplites contre celui que l’on voyait comme un ennemi mortel, comme les Gaulois le feront plus tard contre les légions de César, prouvant par-là qu’ils constituaient eux aussi un ensemble ethno-religieux cohérent, c’est-à-dire une civilisation.

Toutes les tentatives, notamment allemandes, pour trouver un système ethnique conscient de lui-même en Grèce centrale n’ont jamais résisté à l’examen approfondi. Mais la seconde guerre médique nous fournit la preuve, s’il en fallait une, que les Grecs avaient conscience – même si cette conscience n’était pas forcément élargie à la Grande-Grèce et même si elle pouvait être encore imparfaite – , qu’il y avait une union civilisationnelle claire et distincte dans ses limites, de telle sorte que lorsque l’ennemi de cette civilisation avait paru, ces cités avaient pu unir leurs forces. Si l’on considère la manière dont les Grecs entretenaient des relations entre eux, une telle conscience n’a rien de surprenant. Des traditions qui avaient pris la force de lois limitaient les luttes : entre autres règles, il était impie de ne pas accorder à l’armée adverse de relever ses morts ; il était impie de poursuivre des fuyards pour les massacrer. Un sacrifice devait précéder la bataille pour attirer la faveur des dieux ; il était nécessaire que leurs règles fussent respectées. Les guerres que menaient les Grecs entre eux demeuraient donc des agônes strictement encadrés par tout un corps de lois non-écrites. Comment alors ne pouvaient-ils pas reconnaître des étrangers à la civilisation dont ils voyaient l’unité dans ces troupes perses dépourvues d’armure lourde, envoyés à la manière d’une horde éparse contre leur phalange disciplinée ?

Pour autant, dès alors, les germes de la rupture de cette unité avaient paru. C’est par l’intervention du roi spartiate Cléomène pour abolir la tyrannie que l’histoire de la démocratie athénienne avait commencée. Pour la première fois, les grandes familles aristocratiques s’étaient appuyées sur une cité étrangère pour reprendre le pouvoir dans la leur. En 511 avant Jésus-Christ, après que la cité s’est constituée grâce aux tyrans qui avaient affermi les cultes poliades et consolidé l’unité civique, les luttes entre les grandes genè vont désormais faire place au sein des cités à une guerre civile larvée fondée sur l’opposition entre démocrates et oligarques. Un nouveau type de conflit est né dans une nouvelle ère de la civilisation grecque.

Les guerres civiles ont toutefois été le lieu de rupture de cet équilibre : à l’échelle inférieure de la cité, entre les citoyens, les conflits cessaient d’être encadrés. Dans une description classique, Thucydide peint longuement le déroulement de la guerre civile qui commence en 427 avant Jésus-Christ dans l’île de Corcyre : la lutte est devenue anarchique, les deux partis procèdent à des exécutions sommaires qui n’ont sûrement rien à envier à ce qui a pu être vu au XXe siècle.

« Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner . Dresser des embûches avec succès était preuve d’intelligence ; les prévenir, d’habileté plus grande. Quiconque s’ingéniait à ne pas employer ces moyens était réputé trahir le parti et redouter ses adversaires. En un mot devancer qui se disposait à commettre un mauvais coup, inciter à nuire qui n’y songeait pas, cela valait mille éloges. […] Les serments de réconciliation que l’on échangeait n’avaient qu’une force transitoire, due à l’embarras des partis et à leur impuissance à les enfreindre ; mais qu’une occasion se présentât, celui qui voyait son rival sans défense et osait l’attaquer le premier abusait de sa confiance et aimait mieux exercer sa vengeance en secret qu’ouvertement. Il assurait ainsi sa sécurité et en triomphant par la ruse se faisait une réputation d’intelligence »

Au degré supérieur de la cité et toujours contre elle, les partis pouvaient trouver des alliés étrangers et une sorte d’internationale démocratique ou oligarchique pouvait s’organiser à partir de l’impérialisme de certaines villes (Corinthe et Athènes, notamment).

Qu’en était-il donc, un siècle plus tard, face à un adversaire plus sournois que les Perses, Philippe, après que les Grecs ont usé de la puissance qu’ils avaient acquise dans la mer Egée pour se soumettre les uns les autres ? Le royaume de Macédoine était perçu par les cités comme une partie de l’ensemble grecque et les préjugés contre les Macédoniens mobilisaient beaucoup moins les citoyens que ceux dont les Perses étaient l’objet. Les cités avaient déjà vu des impérialismes ; ceux d’Athènes, de Sparte et de Corinthe avaient déjà ébranlé le monde grec*2. La confiance acquise par les Grecs et l’idée que Philippe II menait une politique semblable à celle de toutes les cités les a empêchés de voir qu’il était proprement l’ennemi de leur civilisation.

Un problème nouveau avait surgi : Philippe ne semblait pas être un étranger à une civilisation grecque qui, par ses évolutions et par l’étirement de ses marges, était dès avant en mal d’unité. Qu’on lise les discours de Démosthène à l’Assemblée d’Athènes pour nous rendre compte qu’il y eut bien de malheureux Cassandre avant nous ! La majeure partie cherche à démontrer aux citoyens athéniens que la Grèce a un ennemi, les Grecs reportant la conscience de l’étranger sur les Perses et les peuples éloignés de la mer Egée. Or, et c’est sans doute une chose centrale pour quiconque souhaite penser la guerre, si l’agresseur n’est pas conçu comme un étranger, la possibilité d’y reconnaître un ennemi existentiel, notamment d’une civilisation spécifique, disparaît.

Cimon

Notes

*1 Nos Lumières ont bien pensé la liberté naturelle qui se constitue en contrainte politico-civique mais jamais la contrainte de la vie politico-civique au fondement d’une “liberté-pour-la-gloire” distincte à la fois de la liberté naturelle anarchiste issue de l’état de nature autant que de la liberté autonome qu’elle produirait “contractuellement” dans l’état politique ; c’était bien ce modèle qu’avaient naturellement adopté les Anciens. On pourrait dire, sans trop exagérer, que les Lumières n’ont jamais réellement pensé la liberté proprement “politique”, du moins qu’elle n’a jamais été plus qu’une liberté bâtarde.

*2 Il ne s’agissait dans les faits que d’impérialismes incomplets, qui ne dépassaient pas les schèmes intellectuels de la cité parce que les hégémônes restaient des cités.

*3 lorsque Carl Schmitt affirme qu’un ordre international tel que le nôtre détruit la possibilité de la guerre avec un ennemi désigné, c’est aussi qu’il détruit la notion d’étranger, volontairement, de sorte que l’ordre libéral puisse faire advenir une “ère de paix”.

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