C’était la Beat Generation

Témoins d’une ardeur nouvelle, une série de films et d’événements culturels retracent la vie et l’œuvre désormais légendaire des écrivains de la Beat Generation. Au hasard de réalisations ou de montages photographiques, l’exposition du Centre Georges Pompidou proposait une vaste fresque et exhumait les objets, images, sons, vocables ou éclats qui permirent l’apothéose de ces poètes hors norme(s).

On a beaucoup dit sur la vie et l’œuvre de ces hommes : une centaine de créateurs plutôt baroques, artistes, poètes ou mondains lancent une révolution morale et esthétique appelée à dynamiter les cadres et conventions régnantes sur l’Amérique des années 1960. Trois chefs d’œuvre en offrent l’ardent manifeste : Howl de Ginsberg, le Festin Nu de Burroughs et Sur La Route de Kerouac. La tonalité générale est rapidement donnée par Kerouac : « Les seules personnes qui comptent pour moi sont les fous ». Et ces fous tiennent toutes leurs promesses ; portant une parole pleine de bruit et de fureur, ils professent de pieuses obscénités, ne dorment jamais, s’enivrent de boisson ou de jazz et aspirent à fuir la monotonie. En prenant la route, ils s’y emploient littéralement, se laissent guider par le hasard, partent à toute vitesse et essayent même à l’occasion d’atteindre les paradis artificiels.

Ces longs voyages témoignent d’une vie intense. En longeant les routes d’Amérique, Kerouac découvre un pays fou, extrême, paradoxal où la vérité sort de la bouche édentée des mendiants, où les marginaux se sacrent empereurs célestes et qui surtout clame un ardent désir de vivre. D’autres dans le même temps se font aristocrates de la défonce (comme beaucoup s’imaginent l’être aujourd’hui).

L’expérience étonne tout le pays. Un article du New York Times décrit une génération de vauriens talentueux et la révèle au monde : « This is Beat Generation ». Une légende est en route : la fresque qu’elle déroule sur le macadam américain raconte une franche amitié que le génie fait involontairement entrer dans l’histoire. Involontairement car ces hommes se tiennent à bonne distance de leur histoire immédiate ; leur quête est d’abord esthétique et spirituelle. Goliards du siècle présent, leur route est comme un antique pèlerinage, plein de dangers, contredisant tous les canons de la sainte humilité mais pour lequel une charité folle promet de faire rencontrer l’absolu.

L’Amérique a devant ses yeux un certain modèle d’existence. Et il tranche nettement avec ses rêves pavillonnaires, ses prudences puritaines ou ses frayeurs maccarthystes. Leur insolence et leur talent ne lassèrent pas de choquer un pays toujours sûr de lui et dominateur. Assurément ces hommes furent hors de la norme. Invivables pour le commun des vivants, ils agissent, écrivent et parlent comme des « chandelles romaines brû- lant à travers les étoiles ». Ils côtoient ordinairement la mort ou la déchéance avec indifférence. Kerouac l’illustre, quand enfermé pour une affaire criminelle, il ne discute dans ses correspondances que de Rabelais, Céline ou Whitman. Il s’en sortira par un très court mariage d’argent. Son camarade Burroughs tua sa femme par accident en jouant à la viser avec une arme… et n’en deviendra que plus fasciné pour le tir.

Un désir adolescent de révolte suffit il à faire adopter à des fils de bonne famille un tel genre de vie ? Souvent la postérité réduit cette « Beat Generation » à sa répulsion pour le conservatisme de la société américaine. Toutes les Amériques ont mis les hommes au contact permanent de la mé- diocrité, du néant, de l’absence de racines autres que fantasmatiques. Ce pays engendre l’errance, l’angoisse et aussi de beaux éclats de style Mais au delà de l’Amérique, quelle société aurait pu juger acceptable cette atittude ? Leur œuvre aurait été honorée du régime de la subversion pour n’importe quel peuple de n’importe quel siècle. Le nôtre fait de ces hommes un éloge dithyrambique ; il n’imagine probablement pas à quel point il en est éloigné. Sur « la libération sexuelle », leur inconduite que l’on décrit comme « précurseur » des années 1960 rendrait probablement anecdotiques les sanglots du harcèlement sexuel.

Ces œuvres sont l’expression d’un être qui aspire à vivre une existence libre et affranchie. La technique de composition s’y emploie ; faire jaillir un rythme de phrase qui épouse celui des odyssées autoroutières et du jazz. Leur idéal de désinhibition absolue ne subvertit pas une société ou une norme particulière mais le source même de l’inhibition ; le corset de l’être qui cherche à banaliser le génie. L’exposition au centre Georges Pompidou annonçait une génération en lutte contre « l’homophobie, le conservatisme et le racisme de la société américaine » , se félicite de voir certains de ces écrivains homosexuels « sortir du placard » et expose les fétiches de ces évolutions « sociétales ». « Un esprit libertaire, une esthétique du refus, une subversion de la norme » remarquait un biographe de Kerouac. Peut être, mais pour nous tous Kerouac ce fut aussi autre chose : un esprit exalté, une échappatoire aux contingences, un bon remède face à un présent auquel on s’obstine pourtant à la ramener. Qui lui rendra sa liberté ?

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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