Yves Bonnefoy, la poésie est le sel de la terre

De bonne foi, chacun notera que les lecteurs de poésie se font très rares. Les étudiants en lettre y sont contraints par des professeurs corrigeant avec intransigeance les règles métriques et l’exactitude des assonances ; quelques passionnés aussi se font aussi heureux qu’Ulysse ayant fait un beau voyage et admirent les vers innocents de Ronsard, ceux larmoyants de Lamartine ou goûtent à leur subversion baudelairienne. Mais bien peu s’aventurent encore dans ce parcours presque obligé (et souvent nostalgique) des amateurs.

Signe du temps, un océan  de désintérêt et d’ignorance a répondu en écho à la mort d’un des ultimes praticiens de l’art poétique ; c’est à peine si quelques bruissements journalistique daignèrent saluer la mémoire « d’un grand poète » et d’un « grand critique ». « Grand poète » dont le souvenir fut d’ailleurs rapidement balayé par la disparition annoncée quelques heures plus tard du petit prophète de la deuxième gauche Michel Rocard.

Ce grand praticien avait beaucoup écrit. Il aurait voulu laisser une œuvre poétique ample, pour lequel il attendit vainement le Nobel. Il en restera bien sûr des vers savoureux. Contre son gré sans doute, l’histoire aura plus volontiers retenu le critique. Un regret pour le personnage qui en connut bien d’autres. Sa vie comme son œuvre furent marqués par l’émerveillement et la douleur. Ressentant bien des manques et absences, issu d’un milieu modeste, il dut imposer une vocation longtemps mal acceptée. Dès son enfance, le poète eut le sentiment de parler un langage peu familier à son entourage. Et sa langue, la langue poétique ne l’éloignait pas simplement de sa famille, elle semblait aussi devoir l’éloigner du reste de ses contemporains.

Bonnefoy accordait à la poésie une vocation essentielle et souvent ignorée de l’époque dans laquelle il échoua. Toujours il semblait enclin à une certaine méfiance pour les énoncés philosophiques. Non pas bien sûr qu’il se soit désintéresse des questions qu’ils soulèvent. Il reprochait plutôt comme beaucoup aux concepts de se maintenir abusivement distants du réel.  Depuis les temps (anciens) où la parole poétique a émergé, celle-ci  visait toujours à ordonner un imaginaire pour donner une réalité incarnée à des représentions. Elle permit de rendre immanent un discours de vérité sur le monde. Longtemps elle a constitué pour cette tâche, un médias presque exclusif. Aussi est elle restée l’affaire de tous, humbles comme savants jusqu’à la fin de la Renaissance. Quand elle explorera par la suite une subjectivité auparavant peu revendiquée, elle ne renoncera pas à offrir à l’homme une parole essentielle, un principe unificateur. Un principe qui seul peut maintenir un lien entre l’homme moderne et l’ancienne forme cosmique du monde nous rendant alors sensible à sa totalité.

La poésie nous fait connaître le monde et nous en propose ainsi une vision intégrale. Elle  vise aussi à nous le faire aimer ; pour des exemples éclatants de grandeur et de beauté qu’elle exalte comme pour des formes triviales, des terreurs et de fréquentes déceptions. Quand avec Baudelaire, elle annonce la chute et place son espoir dans la perte, elle le fait en concédant son impasse et sa défaite. Le poète se dit cerné et alors même qu’il clame sa douleur, il nous en livre les formes magnifiques, rend douces ses peines et délicieuses ses exécrations. Son effroi illumine des paysages de dangers et d’angoisse.

Bonnefoy comprit vite que ce discours lasserait ses contemporains. Homme de science avant de se risquer aux lettres, il connaissait ce milieu pour l’avoir fréquenté. L’ambition positiviste avait achevé de déconsidérer tout discours ne statuant pas de manière exact sur la réalité et ce les propriétés qui l’ordonnent. La science n’opposait plus aux questionnements poétiques que son mépris. Quand aux philosophies régnantes (Freud, Marx ou Nietzsche), elles jetaient le soupçon sur toute parole, lui interdisant de tenir, sans craindre d’être analysée, conscientisée ou déconstruite , tout discours métaphysique.

Pour avoir clamé qu’un discours de vérité reste ontologiquement poétique, Bonnefoy introduisait une certaine étrangeté dans notre époque . On songe à Heidegger dont il fut avec Georges Steiner un grand thuriféraire ; tous partageaient un même constat sur le devenir de la pensée occidentale et une conviction : aucun éclat de vie ou de vérité ne peut jaillir ailleurs que dans les humanités. Beaucoup feignent de l’ignorer ou le contestent. Mais plus encore qu’un discours de vérité, la poésie offrait au monde une parole permettant de le rendre habitable. Alors elle cesse d’être un simple genre littéraire, et devient en totalité une manière de penser, de parler, d’être au monde, de vivre et ainsi de se maintenir en lui tel un vivant.

Hector Burnouf

 

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