Michel Houellebecq, poésie et libéralisme

Il y a d’abord des flashs, les instantanés de vie d’un être humain occidental de ce début de millénaire :

Au milieu des fours micro-ondes

Le destin des consommateurs

S’établit à chaque seconde

Il n’y a pas de risque d’erreur (Le sens du combat)

Paradoxalement, le parcours libéral est balisé, invariable et serein pour ceux qui savent s’en contenter. Nous nous déplaçons, entre les rayons du supermarché, de notre domicile aux « zones conviviales » des fins de semaine. Sans surprises.  Il est vrai que les produits, services et loisirs proposés sont de qualités diverses, certains, écrit Houellebecq, apportent un vrai plaisir, et sont d’une incontestable utilité. Là n’est pas l’essentiel, toutefois. Sortons sur l’avenue :

À l’angle de la FNAC bouillonnait une foule

Très dense et très cruelle…

J’étais seul rue de Rennes. Les enseignes électriques

M’orientaient dans des voies vaguement érotiques…

Des cadres consommaient. C’est leur fonction unique. (La poursuite du bonheur)

Chez Houellebecq, la solitude est consubstantielle au libéralisme. Son héros récurrent, cadre moyen, rentre chez lui, le soir, encombré de ses sacs plastiques remplis d’alcool et de plats cuisinés. Avec un peu de chance, son seul échange humain de la journée fut le « non » opposé à la caissière lui demandant sa « carte de fidélité » (La carte et le territoire). La télévision ronronne doucement, déversant son flot de stupidités, d’images de néo-humains irréels, de catastrophes lointaines et d’injustices. Il y a, parait-il, des élections de temps à autres, des programmes et des choix. Une « vie de la cité » est censée exister, des sites internet permettent de comparer les prix, la concurrence règne, le client est roi. Sur une chaîne anonyme, deux cravatés ventripotents s’essoufflent dans un « débat ». Tout cela ne nous concerne plus depuis longtemps. À défaut de se jeter à corps perdu dans la lutte, il faut savoir rester vivant dans le système, écrire des poèmes, et essayer de méditer des théories alternatives, le soir dans son lit, avec de bons bouquins :

Je suis en système libéral

Comme un loup dans un terrain vague,

Je m’adapte relativement mal

J’essaie de ne pas faire de vagues. (Le sens du combat)

La liberté est totalitaire, comme la tolérance, elle ne tolère qu’elle-même aurait pu écrire Philippe Muray. Elle laisse le poète dans des états contradictoires, entre apathie  morbide et révolte :

La liberté me semble un mythe,

Ou bien c’est un surnom du vide ;

La liberté, franchement, m’irrite,

On atteint vite à l’insipide (Renaissance).

Houellebecq n’a aucune confiance en « l’individu libéré », en son initiative. Il ne faut attendre de lui qu’égoïsme, cruauté et humiliations. Le libéralisme, économique et sociétal, a profité des idiots utiles de mai 68 pour tout noyer dans les « eaux glacées du calcul égoïste ». Le cadre moyen solitaire, dans son canapé lit, bercé par les rumeurs déclinantes de la ville, ressent pourtant, avant de s’endormir, une insatisfaction amère :

Il faudrait réveiller les puissances opprimées

La soif d’éternité, douteuse et pathétique (Les parages du vide)

Chez Houellebecq, les solutions sont rares, les voies de sortie aléatoires. C’est ce qui le rend si proche de nous. Il y a bien, peut être, le christianisme comme « dernier rempart » : « Nous refusons l’idéologie libérale au nom de l’encyclique de Léon XIII sur la mission sociale de l’Évangile, parce qu’elle est incapable de fournir un sens, une voie à la réconciliation de l’individu avec son semblable » écrit-il dans Le sens du combat. Retourner à la terre, à la nature ? Celle-ci est anarchique, « mal rangée » :

Je ne jalouse pas ces pompeux imbéciles

Qui s’extasient devant le terrier d’un lapin

Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ;

Elle n’a aucun message à transmettre aux humains (La poursuite du bonheur)

Il reste l’Amour. Lui aussi a été contaminé, dangereusement dévalué par le Marché, comme Houellebecq le montre dans Extension du domaine de la lutte . Depuis que les anciennes règles sociales ont été arasées au nom de la « libération sexuelle » et du féminisme, la concurrence règne, les souffrances et les frustrations nourrissent la névrose contemporaine. La lutte est épuisante. Pourtant, rien ne saurait remplacer la communion avec l’être aimé. Dans le chaos libéral, au « milieu du temps », il existe la « possibilité d’une île » :

Il a fallu que je connaisse

Ce que la vie a de meilleur,

Quand deux corps jouent de leur bonheur

Et sans fin s’unissent et renaissent (Les parages du vide)

N’attendez pas chez Houellebecq, outre cette critique virulente, un quelconque engagement anti-libéral plus poussé. En lisant ses poèmes, vous ne serez pas plus avancés qu’au début. Plus lucides, peut-être. L’auteur desParticules élémentaires reste en tout cas exemplaire dans sa démarche de poète. Dérangeante, incisive, sa poésie met « le doigt sur la plaie, sur l’envers du décor » et « sur les sujets dont personne ne veut entendre parler »(Rester vivant), illustrant à merveille l’idée de Louis-Ferdinand Céline dans Semmelweis : « Forcer son rêve à toutes les promiscuités, c’est vivre dans un monde de découvertes, c’est voir dans la nuit, c’est peut-être forcer le monde à entrer dans son rêve ».

Saint-Phlin

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